vendredi 6 juillet 2007

ITW citron censuré

ITW finalement censurée par le rédac chef, monsieur TAITTINGER, un ami du peuple !)


1 - Tu fais quelque bruit depuis quelques années, en pointant une à une les petites et grandes misères de notre époque confuse. Avant d'entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter succinctement à nos lecteurs : tes origines sociales et intellectuelles, ta vie, ton œuvre.



Je suis un déclassé de la moyenne bourgeoisie de province qui a eu la chance, sur le plan de l'éveil et de l'apprentissage, de rencontrer beaucoup de malheurs : ruine familiale, violences parentales, études écourtées chez les bons pères, mère suicidaire, père en prison, montée à Paris, solitude, petits boulots... Je raconte un peu tout ça dans mes divers bouquins : "Sociologie du dragueur", "La Vie d'un vaurien"... Quant à ma formation, elle est purement de terrain, beaucoup de lectures, de rencontres... Mon seul diplôme à ce jour étant celui "d'instructeur fédéral de boxe" !





2 - Ton dernier livre, Misères du Désir, décrit les ravages du marché de la libido sur les "jeunes", les banlieues, les pauvres, les hommes et, bien sûr, et finalement, les femmes... Brièvement, quelle est la genèse économique et sociologique de cette misère libidinale exponentielle ?


Sur ce sujet, je reprends la thèse du trop méconnu Michel Clouscard dont j'avais préfacé "Néo-fascisme et idéologie du désir"; la voici : après guerre, les capitalistes marchands, pour étendre le marché fatalement saturé de l'utilitaire, ont eu l'intelligence de lancer, en surfant sur le vent de liberté venu d'Amérique, le "marché du désir". Un marché de l'inutile dont le mécanisme fonctionne comme suit : un, réduire la liberté au désir, deux, réduire le désir à l'acte d'achat. Achat de quoi ? Des objets de désir promus par la mise en scène permanente du corps de la femme... Voilà en bref comment nous en sommes arrivés là : partout des gadgets inutiles et pour nous pousser à les acheter, des photos de femmes nues à côté !






3 - Le cul serait le ressort de l'individu en société, conditionnant toutes ses démarches. Kissinger disait que le pouvoir est le véritable aphrodisiaque ? Mais vu de plus bas dans l'échelle sociale, la séduction serait le véritable pouvoir ? Celle de la femme sur l'homme moyen, celle de l'argent sur la femme moyenne ?



Le lecteur post-adolescent le sait, ce qui le meut d'abord, c'est son désir d'être aimé, de posséder des femmes... Mais pour arriver à cette fin, sa stratégie se doit d'être indirecte : se faire une place dans la société, s'enrichir, accéder à un certain standing culturel pour optimiser son potentiel de conquête. Ce qui implique deux choses pas très belles à dire : un, que c'est plus dure de trouver la femme de ses rêves quand on est pauvre, et ce quelles que soient nos qualités d'âme; deux : que les femmes ne sont pas insensibles au charme du prestige social et de l'argent !






4 - Le sexe est donc le marché des marchés, sur lequel s'est plaqué le masque idéologique de la transgression : en quoi le mythe d'une "pornocratie" transgressive - pour parler comme mamie Breillat - n'est-il qu'une stratégie des leurres, visant à escamoter le sérieux du système, par la systématisation
du frivole ?



Le sexe est aujourd'hui ce qui meut le marché et aussi l'objet de consommation ultime, soit la photo de la mannequin en attendant la mannequin en chair et en os ! (En os surtout d'ailleurs). Pour cacher la médiocrité de cette course à la fesse dans un monde où tout nous y pousse, le tartuffe s'est inventé la "transgression". Au lieu d'avouer sa médiocrité de baiseur, de conquérant à la petite semaine, il prétend braver l'"interdit"... Ce fameux interdit judéo-chrétien dont il ne reste plus rien depuis au moins 20 ans... D'où ce côté un peu risible, effectivement, quand la mère Breillat monte sur ses grands chevaux pour nous raconter ses banales histoires d'adolescentes à problèmes, aussi risible que le vieux Cohn-Bendit nous parlant avec des trémolos dans la voix de sa révolution de 68 ! La seule chose que l'on doit reconnaître c'est que cette révolutionnette du "désir 68" est effectivement ce qui a le mieux protégé la bourgeoisie de tout risque de révolution sur le plan autrement sérieux de la production et de la gestion; d'autant plus que ce désir était, comme nous l'avons dit, le moteur même de la société de consommation !






5 - D'un tel système d'échanges, tu affirmes que, par nature, la femme est prédisposée à être le meilleur opérateur, avant d'être la victime suprême. Tu prends l'exemple de l'affaire Trintignant/Cantat, que les féministes désignent comme un simple conséquence du machisme ordinaire et toi, plutôt comme une conséquence symbolique du nouveau matriarcat des séductrices. En quoi les mouvements féministes (et leurs amis d'Act Up, etc.) sont-ils les meilleures courroies de transmission de cet ordre établi de l'économie libidinale ?



Je tente d'expliquer dans mon bouquin que le phallus c'est bien sûr la violence, mais c'est aussi sa sublimation historique dans le politique, la science, la métaphysique... Toutes disciplines qui ont tendance à éloigner de la consommation, tandis que le féminin a tendance à y ramener par le "psy-cul"... Ce qu'on comprend très bien en lisant ELLE, le magazine pour ménagères embourgeoisées à prétention culturelle : recherche du confort et déco d'intérieur, prime à l'amour et régimes amaigrissants... Bref, le marché, et qui plus est le marché du désir, préfère la vision féminisée des choses, c'est pourquoi il nous dit que la femme et le gay sont notre avenir... Ce qui n'est pas sans lien avec cette actuelle arrogance des séductrices et des gays qui se savent, plus ou moins consciemment, les chouchous du système !






6 - La mobilité sociale apparente générée par cette exogamie libérale-libertaire n'est donc qu'une manière d'apartheid fondée sur l'argent des uns d'une part, et sur l'éphémère capital de séduction des autres, seule force de production économique et sociale de ceux qui n'ont rien, d'autre part. La promotion canapé comme inévitable chemin vers le célibat sur le tard dans une banlieue pourrie ?



Je raconte là, revisitée et remise à la sauce actuelle, la plus vieille histoire du monde, ce que la sociologie appelle "circulation des femmes et reproduction sociale". Les belles filles échangent leur jeune physique contre leur promotion mondaine, les privilégiés se payent ainsi des filles au-dessus de leurs moyens physiques, les pauvres se branlent en banlieue et les vieilles belles finissent seules, chassées par les plus jeunes, et ce malgré l'illusion de la chirurgie esthétique ! Pour rendre encore plus crédible la démonstration, dans le livre je donne en plus des exemples et des noms !






7 - Morale de l'affaire, donc : désir et misère ne font qu'un. Le salut érotique et affectif du couple serait dans une chasteté progressive, affirmes-tu comme Jean-Paul 2. L'amour, comme du temps de Rimbaud, est à réinventer.



C'est la conclusion inévitable de l'essai; une conclusion qu'on ne doit tirer, bien sûr, qu'à la fin du processus, sinon ce qui se prétend sagesse ne serait, en fait, que de la frustration déguisée ! Oui, le but n'est pas de se soumettre à la tyrannie du désir, ce qui est le contraire de la souveraineté et de la liberté, mais de la domestiquer, progressivement, notamment par le couple, afin de pouvoir s'adonner adulte à ces passions autrement valorisantes que sont la culture, la science, la politique... Quant à l'amour, il n'est pas à réinventer, mais plutôt à libérer des violents mensonges du Marché !






Alain SORAL

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